Un article paru dans l'Equipe du Vendredi 25/05/2007
Erik Zabel et Rolf Aldag ont à leur tour avoué publiquement leur pratique dopante hier au siège de T-Mobile.
Personne ne s'attendait à vivre un tel moment hier à Bonn, dans les locaux de la Deutsche Telekom. Après les récents aveux de dopage de Bert Dietz, Christian Henn et Udo Bölts, trois anciens coureurs de l’équipe allemande des années 90, faisant suite aux accusations de l’ancien soigneur Jeff D’Hont dans un livre paru en avril, les dirigeants allemands avaient convoqué la presse à 11 h 30. On pensait assister à un grand coup de balai à la tête de la direction sportive de l’équipe emmenée par Rolf Aldag, un coureur de cette génération qui avait jusque-là toujours nié s’être dopé. Après le tremblement de terre de l’été 2006 et l’exclusion de Jan Ullrich suite à son implication dans l’affaire Puerto, les Allemands avaient écarté l’ancienne direction et désigné un nouveau manager général, l’Américain Bob Stapleton, secondé par Aldag, qui s’était même mué en chevalier blanc dela lutte antidopage. Les médias allemands avaient donc fait le déplacement en masse et la conférence de presse était retransmise en direct sur ZDF. Première surprise, la présence d’Erik Zabel sur l’estrade aux côtés d’Aldag, de Stapleton et de Christian Frommert, le porte-parole de Telekom. Le sprinteur allemand ne court plus pour l’équipe allemande depuis deux ans mais il a lui aussi fini par craquer. Il y a deux jours, il n’avait pas pris le départ de la deuxième étape du Tour de Catalogne, officiellement pour « raisons personnelles ». En fait, Zabel avait décidé, en accord avec son actuel patron chez Milram Gian Luigi Stanga, d’avouer son expérience du dopage. Mais c’est Frommert qui prenait le premier la parole : « Nous avions deux possibilités. Soit quitter le cyclisme, soit faire confiance aux gens que nous avons désignés en septembre pour créer une nouvelle structure loin du dopage. Pour ça, il fallait que Rolf Aldag et Erik Zabel s’expliquent sur leur passé. »
Assis derrière leurs micros, devant près de deux cents journalistes et un mur de caméras, les deux anciens copains se regardent alors, l’air grave, les yeux rougis. Et c’est Aldag qui se lance. Après avoir raconté son début de carrière, il en arrive aux faits. « J’ai débarqué chez Telekom en 1993. Jusque-là, j’avais toujours pensé que le dopage était néfaste pour la santé, il ne fallait pas m’en parler. C’est en 1995, lors de la préparation pour le Tour de France, que j’ai découvert l’EPO. » Sa voix tremble. Il a du mal à poursuivre un récit qu’il débitait jusque-là mécaniquement. « J’ai eu mauvaise conscience en 1997, continue-t-il face à un auditoire médusé. Je pensais aux risques pour ma santé mais l’instauration par l’UCI du seuil hématocrite à 50 % m’a déculpabilisé. Je me suis acheté une centrifugeuse, pour contrôler moi-même mon taux. Personne n’était au courant. » L’affaire Festina fait alors peur à tout le monde et Aldag, non retenu pour le Tour jusqu’en 2001, n’a plus l’occasion de toucher aux produits. « En 2002, j’avais trente-quatre ans et toujours du plaisir à rouler. Je rêvais encore de succès. Je me suis branché sur Internet et j’ai acheté de l’EPO. C’était bien fait, les étiquettes sur les flacons étaient maquillées, il n’y avait aucun risque. Je ne pensais plus si c’était bienou mal, je voulais juste bien finir ma carrière. » Aldag aurait alors pu se taire mais sa situation comme responsable de la nouvelle équipe T-Mobile le plaçait dans une posture trop inconfortable. « Onm’a fait confiance et j’ai menti », conclut-il. Il se tourne alors vers sa droite, vers Zabel qui fut son compagnon de chambre durant des années.
Zabel : « La génération EPO »
Le sprinteur allemand commence son histoire, avec sa découverte du milieu professionnel en 1992, jusqu’à un contrôle positif deux ans plus tard « à cause d’une pommade ». « C’était le 16 mai 1994, raconte-t-il. Je me souviens de ce jour, le plus terrible de ma carrière, comme si j’ouvrais le journal et lisais mon propre avis de décès. » Cette mauvaise expérience l’éloigne de toute tentation pendant deux ans. « J’avais peur de tout ce qui ressemblait à unmédicament. Mais, en 1996, il y avait des rumeurs sur l’EPO,comme quoi on ne pouvait rien gagner sans ce produit. J’ai voulu essayer comme tout le monde, mais ça m’a rendu malade, j’avais des suées, un pouls très faible. Là encore, j’ai pris peur car on parlait de coureurs qui en étaient morts. J’ai alors dit à Jeff D’Hont d’arrêter de me fournir. » Zabel s’effondre en pleurs, pendant de longues secondes. Un silence brisé par un journaliste allemand, qui interpelle Aldag d’un ton très agressif : « Rolf, tu n’as pas l’impression de t’être foutu de notre gueule en nous clamant ton honnêteté lors de la présentation de l’équipe en janvier ? Tu l’as même juré… Et on l’a écrit, car on te croyait sur parole. » Long silence. Aldag se défend mollement : « Comment voulais-tu qu’en janvier je puisse avouer avoir pris de l’EPO ? La situation n’était pas propice, je pensais surtout à aider à la reconstruction de T-Mobile. » Zabel reprend le micro : « Même si ça fait onze ans que j’ai arrêté l’EPO, j’ai toujours menti en disant que je n’en avais jamais pris. Oui, je me suis dopé et je veux m’en excuser auprès de vous, mais aussi auprès de mes collègues cyclistes. » Le septuple maillot vert du Tour parle alors de son image auprès de son fils, qui fait lui aussi du vélo : « Je l’ai toujours éduqué pour en faire un homme honnête, je ne pouvais plus me taire. Et puis, c’est peut-être un service à rendre à ces jeunes, pour leur faire comprendre que notre expérience a été malheureuse. Que c’est possible de courir sans se doper. »
Zabel et Aldag se prêtent ensuite au feu des questions, évitant toute accusation, même quand les noms de leurs anciens coéquipiers Jan Ullrich et Bjarne Riis sont prononcés. Ils épargnent également les deux médecins de l’époque, Andreas Schmid et Lothar Heinrich (« Ils nous ont jamais demandé de nous doper, ils nous expliquaient plutôt les dangers »), qui étaient encore en activité chez T-Mobile avant d’être écartés en avril (voir par ailleurs) et aussi Walter Godefroot, l’ancien patron, qui « nenous a jamais rien proposé, ni rien vendu comme produits ». Un rôle dévolu à Jeff D’Hont, expliquera Aldag : « On le payait pour ça mais c’était toujours à titre individuel. C’était ma décision de me doper, mais c’est quelque chose d’intime. On ne s’en vante pas, comme on ne se vante pas de tricher au bac. Vous savez, ce n’est pas agréable de se piquer, je n’ai jamais pris de plaisir à le faire. » Puis Zabel reprend une dernière fois la parole. « Nous aurions très bien pu nous taire, continuer à dire qu’on ne savait rien en espérant qu’on nous laisse tranquille jusqu’à la fin de nos jours. Mais, aujourd’hui, on ne doit plus penser à nos succès passés, qu’on ne méritait peut-être pas. On doit admettre qu’on restera dans les annales de notre sport comme la génération EPO mais aussi imaginer ce que sera le cyclisme de nos enfants et tout faire pour qu’il soit meilleur. Nous n’y arriverons pas tout seul, nous avons besoin d’aide. » Alors ils se lèvent et quittent la salle, sous des applaudissements discrets et épars.
L'Equipe | PHILIPPE LE GARS
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